Je viens de découvrir Alain Badiou grâce à gueuz sur les commentaires de ce très bon billet.
La Gauche Française manque de souffle, elle manque aussi
d'intellectuels qui ont fait sa grandeur dans les années 70. Le
boulevard réactionnaire qui s'ouvre actuellement depuis six mois n'a
pratiquement plus aucunes limites. Dans ce contexte là
Alain Badiou prend une dimension hors norme. Son propos est vif tout en
étant très clair, la puissance de l'analyse saute immédiatement aux
yeux. Je vous livre un bref entretien qu'il a donné au nouvel
Observateur au sujet de son dernier livre "De quoi Sarkozy est il le
nom". C'est donc le livre que je vais lire pour les vacances de Noël
Nouvel Observateur. - Vous allez jusqu'à opérer une analogie entre sarkozysme et pétainisme. Qu'est-ce qui permet, selon
vous, ce rapprochement historique pour le moins audacieux ?
A. Badiou.
- Il n'y a pas de ressemblance au sens strict, mais un esprit commun.
J'appelle «pétainisme» une forme particulière de la réaction française,
qui existe au fond depuis 1815. Premier trait : présenter une politique
capitularde comme une régénération nationale. La «rupture», c'est quoi
? Le démantèlement des acquis sociaux, le fait que les riches paient
moins d'impôts, qu'on privatise de façon rampante l'université, qu'on
donne les coudées franches aux affairistes. Cette façon de déguiser une
soumission au capitalisme mondialisé en révolution nationale relève en
soi du «pétainisme», au sens formel. Deuxième trait : une répression
administrative très dure, visant des groupes tenus pour étrangers à la
société «normale». Il ne faut tout de même pas oublier que la dernière
élection s'est gagnée sur la capacité à capter les électeurs du FN.
Créer des suspects, les Africains, ou les musulmans, ou les jeunes des
banlieues, figures nébuleuses à réprimer et à surveiller, est une
activité essentielle du nouveau pouvoir, loin d'être seulement son
ornement extérieur.
N. O.
- Vous évoquez aussi un retour à l'esprit du XIX«siècle, décrivant des
capitalistes décomplexés, animés par l'idée que les pauvres sont des
paresseux, les Africains, des arriérés....
A. Badiou. - Il s'agit d'un
phénomène mondial, pas simplement français. La cause majeure, c'est
bien sûr l'effondrement provisoire de l'hypothèse communiste. Tant que
celle-ci vivait, les dominants étaient obligés de négocier âprement
leur pouvoir, parce qu'une autre voie existait, et qu'une conviction
populaire et intellectuelle la soutenait massivement. Maintenant, la
bourgeoisie est dans le lâche soulagement : l'«idée» est discréditée,
les Etats communistes sont eux-mêmes devenus capitalistes. Le
capitalisme peut à nouveau se présenter comme la solution indépassable,
et l'argent être réintroduit comme valeur. Sarkozy est l'homme de tout
ça. L'«homme de la situation». Au fond, c'est le premier vrai
poststalinien français. (Rires.)
N. O.
- Autre marqueur idéologique du sarkozysme : le ralliement à un système
américain pourtant lui-même largement décomposé... Comment
l'interprétez-vous ?
A. Badiou. - Je pense qu'il
était extrêmement important pour Sarkozy de montrer rapidement que le
gaullisme était mort. D'où son positionnement rapide en chouchou de
Bush. Mes amis américains sont horrifiés, à vrai dire. La France reste
un mythe là-bas. Ce que vous ne comprenez pas, leur dis-je, c'est à
quel point la France est profondément réactionnaire en ses tréfonds. Le
Front populaire a tout de même débouché sur Pétain. Mai-68, sur une
Chambre des Députés bleu horizon. Si vous la prenez dans sa masse, elle
est assez horrible, la France. Attention, c'est un patriote français
qui dit ça. Quelqu'un de très attache a ce pays.
N. O. - C'est-à-dire ?
A. Badiou.
- Deux choses m'y rattachent profondément. La grande tradition du
rationalisme français bien sûr, de Descartes à Lacan, en passant par
les Lumières. Et puis, une poignée de gens, dont la Résistance offre
l'image absolue. Au bout du compte, la France a toujours été sauvée par
les acrobaties d'un tout petit nombre. C'est sur celui-ci qu'on doit
continuer à miser.
Quelle fraicheur dans le propos, quel concentré d'histoire Française nous avons là.
Alain Badiou



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